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L’UE et les larmes de crocodile

7 septembre 2016

Transport aérien
L’UE et les larmes de crocodile

Au détour des différents articles de presse, des informations publiées sur la Toile et de nos contacts, ALTER a souhaité partager avec vous les quelques faits et perspectives qui suivent…

Vous rappelez-vous qu’après la bronca des PDG des transporteurs américains contre la politique commerciale des Compagnies du Golfe, il y a eu une réaction, quoiqu’un peu molle, de l’AEA (Association of European Airlines) (http://aea.fltmaps.com/en) ?

L’on aurait pu croire, naïvement, que l’AEA continuait silencieusement à faire pression sur la Commission Européenne dans ce sens.

En fait, pas du tout : à part les syndicats de salariés européens et quelques parlementaires nationaux marginaux, il semble bien que les décideurs européens (la Commission et le Conseil) envisagent de ne rien faire contre les Compagnies du Golfe et leurs 21 milliards de $ de subventions (http://e4fc.eu/). Certainement que des intérêts de carrière « supérieurs » - et personnels – doivent peser lourd dans la balance…

D’ailleurs, les 28 États de l’UE ont donné mandat à la Commission pour négocier un accord de ciel ouvert avec les pays du Golfe.
Quel avantage d’échanger l’accès d’Air France à 3 aéroports dans le désert, qu’elle dessert déjà (!), contre celui ouvrant les portes d’un marché de 500 millions d’habitants du continent Européen ?

La révélation sur la réalité des subventions pouvait et peut encore donner un peu d’espoir dans l’avenir du transport européen dès lors que les salariés, les citoyens et les syndicats poursuivent la construction d’un front commun dans le but d’imposer une ligne offensive contre les politiques de dérégulation sociale voulues par les directions des compagnies aériennes – et ce quelles qu’elles soient -, pour des politiques sociales revendicatives et progressistes. Car nos élus sont plutôt prompts à se coucher devant les injonctions de ceux qui gouvernent leur carrière politique…

Que s’est-il passé du côté patronal ?

IAG et Alitalia se sont opposées à l’action anti-Golfe et se sont retirées de l’AEA. Pourquoi ?

Voici la réponse : Qatar et Etihad, avec des investissements respectifs dans IAG de 20 % et Alitalia de 49 %, avec l’aval des Conseil d’administration concerné, ont réussi à anesthésier toute l’industrie Européenne. Ou, plus exactement, à rallier à leur cause les patrons qui ne jurent plus aujourd’hui que par la dislocation de toute forme de contrat social et la hausse sans fin de la productivité mettant à bas des siècles de luttes sociales.
http://www.iagshares.com/phoenix.zhtml?c=240949&p=irol-holdingsshares
http://corporate.alitalia.com/en/company/shareholders/shareholders-holdings.html

L’AEA n’est plus, paraît-il, qu’une coquille vide. En effet, IAG s’est retiré de l’AEA pour s’allier aux Low Cost de l’ELFAA (European Low Fare Airline Association) (http://www.elfaa.com/members.htm).
Eh oui... British Airways et Iberia alliées à Ryanair, Easyjet, Jet2, Vueling, Volotea, Wizz et Norwegian !

Afin, probablement, de ne pas se laisser marginaliser, AF et LH ont rattrapé le wagon et ont tenté une sorte de fusion Legacy/Low Cost avec la création de A4E (Airlines for Europe) (http://a4e.eu/airlines/) comptant IAG, LH, AFKLM mais aussi Jet2.com, Volotea, Easyjet et les requins de la casse sociale, Ryanair, Norwegian et Finnair en tant que membres. On se demande bien pourquoi Wizz Air n’est pas membre de cette seconde belle alliance, si similaire à la première, laquelle avait bruyamment manifesté son existence en début d’année : http://www.lesechos.fr/21/01/2016/LesEchos/22112-076-ECH_les-geants-du-ciel-europeen-s-allient-pour-peser-a-bruxelles.htm.
Magnifique concert de larmes de crocodile !

Selon plusieurs sources ayant participé aux réunions de A4E, le sujet de la concurrence contrainte et faussée de Emirates, Qatar et Etihad n’est plus abordé, ni au sein des discussions entre compagnies ni avec l’UE.
Sans parler de la concurrence entre les industries de l’aérien et de la fabrication d’armements (dont les Rafales...) au sein des plus gros fabricants au monde que sont la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne.

En résumé, en matière de lutte effective contre la concurrence « non libre et faussée » des compagnies du Golfe, il n’y a donc rien à attendre d’une quelconque réaction réellement motivée de la part des instances dirigeantes des compagnies aériennes européennes, des « majors » jusqu’aux Low Cost, l’UE elle-même ayant maintes fois fait la démonstration de sa soumission aux diktats de la Finance.

C’est ainsi, pour ce qui concerne le Low Cost long-courrier, l’UE s’est muée en groupe de pression pour faire admettre les PNC Thaï de Norwegian (entreprise d’un pays non membre de l’UE) sur le marché US.

AF et LH se sont-elles purement et simplement laissées phagocyter dans A4E ou cherchent-elles au contraire, sous couvert de réagir à une concurrence féroce qu’elles subiraient, à gonfler leurs marges façon grandes surfaces c’est-à-dire en cassant les contrats sociaux, les droits des travailleurs et les conditions de travail ?

À l’inverse de ce que les salariés pourraient espérer d’une mobilisation sincère et déterminée des instances et des représentants politiques tant au niveau européen qu’au niveau national, les méthodes bulldozer de Ryanair via A4E imposent les sujets classiques de l’ELFAA : demande à l’UE et aux États de lutter contre les grèves ATC en Europe et plus précisément contre les grèves ATC françaises ! Encore et toujours cette même rengaine de laisser les affaires se faire selon les lois du Marché.

Les négociateurs AF seraient marginalisés, par leur attitude consensuelle et le manque de dynamisme économique de leur marché (pourtant un marché juteux de quelque 85 millions de visiteurs chaque année), face à la détermination des grands patrons de l’aérien européen, l’attitude hégémonique de ses représentants et, en appui, le poids que représentent les Low Cost aujourd’hui en terme de croissance et de parts de marché. À moins qu’ils ne soient d’accord ?
Et gros, c’est « si vous n’appuyez pas nos revendications, nous quittons les négociations et A4E »

Bien loin de l’affichage contre la concurrence sauvage, les revendications principales des Low Cost portent sur les redevances aéroportuaires et les grèves ATC. Ce n’est pas une surprise. C’est même cohérent puisque la substantifique moelle du low-cost consiste précisément en cette concurrence-là dont les grands perdants sont les salariés et l’emploi !

Concernant l’ATC (en attendant les pilotes peut-être ?), elles demandent tout simplement d’interdire la grève, ou de manière alternative de permettre aux centres de contrôles limitrophes de contrôler tout le trafic de SURVOL de l’ATC en grève. Pour bien comprendre, il s’agit d’une garantie de SURVOL : aucune demande de garantie de contrôle d’approche ou de tour. En effet il semble que l’intégration des systèmes ATC européens permette techniquement à, par exemple, Rhein Control de gérer les FIR Reims ou Paris et London Control la FIR Brest. Une raison à vérifier : les opérations à Beauvais ou Carcassonne (destinations fétiches de Ryanair) sont peut être possibles en auto info. Pour CDG, il faut oublier cette hypothèse.
Il suffira donc d’une directive européenne pour que Ryanair et ses petits copains obtiennent satisfaction.
Au sein de A4E, AF en est réduit à tenter très hypocritement de remplacer l’interdiction de grève revendiquée par les Low Cost par la demande d’une « loi Diard » pour les contrôleurs aériens.
Le dirigeant de la DGAC en rêve. ALTER doute que cela suffise aux patrons.
Mais surtout, raison certaine, le trafic principal des Low Cost, c’est iles Britanniques-bassin méditerranéen (Espagne, Italie, Grèce...)
Donc en cas de grève en France, Ryanair préserverait l’essentiel de son chiffre d’affaires tandis qu’AF serait à l’arrêt faute d’ATC pour les décollages et atterrissages.
Enfin et à l’évidence, cette A4E désormais dominante du côté du patronat européen n’a aucune volonté de lutter contre le dumping social de ses propres membres que sont Ryanair et ses « Contract Air Crew », Norwegian et Finnair avec leurs PNC thaïlandais !

Au final, pour nos responsables politiques de tout bord ainsi que nos patrons, il sera manifestement toujours plus facile de charger la classe salariale de tous les maux que de prendre ses responsabilités. Il nous faut donc, nous, salariés de l’industrie du transport aérien, d’Air France en particulier, en prendre acte, et construire en fonction nos propres réponses.