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Lecture iconoclaste - Pour un été éducatif et critique

24 août 2017

Lecture iconoclaste
Pour un été éducatif et critique

Alors que la torpeur estivale bat encore son plein malgré une actualité sociale et politique en réveil, nous vous proposons une lecture qui nous apparaît salutaire en ces temps proprement sidérants de dérive propagandiste*. Voici d’abord un court extrait de la préface d’un essai écrit par Paul Nizan, « Les chiens de garde », paru en 1932 alors que son auteur, philosophe communiste en rupture avec la ligne politique officielle de ce parti, a 27 ans...

Serge Halimi précise que l’auteur a souhaité signifier à ses pères philosophes qu’ils ne servaient « plus que le pouvoir et l’oppression. Presque un siècle plus tard, les chiens de garde les plus puissants ont migré de l’université anémiée vers les médias dominants. Ils s’exposent à leur tour aux analyses de Paul Nizan. Et à sa colère envers ceux qui calculent toujours les profits qu’ils peuvent tirer des idées qu’ils servent ».

Poursuivons avec un extrait de la préface de Serge Halimi (1998) :

« Il n’appartient plus à personne de devoir ressusciter Paul Nizan. En 1960, Jean-Paul Sartre a écrit l’un de ses plus beaux textes pour défendre son vieux camarade de l’École normale, calomnié depuis sa mort par un parti communiste qui se vengeait de ceux qui l’avait quitté avec d’autant plus de hargne que nombreux étaient encore ceux qui le rejoignaient.
Quand l’auteur des Mots rédige sa préface – personnelle autant que politique – à Aden Arabie, la France n’a pas tout à fait fini de liquider son empire colonial. Et, à mi-chemin des « Trente glorieuses », elle s’enfouit dans l’édredon de la société de consommation. Deviner alors que la réapparition de Nizan pourrait suggérer quelques idées contestataires à une jeunesse appréhendant déjà sa normalisation exigeait une vision prospective qu’il est devenu commun de dénier à Sartre. Le philosophe jugeait tout simplement qu’un intellectuel n’est pas le sténographe de l’ordre mais celui qui sait expliquer la nécessité de la dépasser, voire de le subvertir.
Quarante ans plus tard, un tel projet fait peut-être sourire, ou gémir. Pékin, Paris, Prague : la réaction semble installée partout, triompher partout. Elle parvient même à se travestir aux yeux de certaines de ces victimes en progrès, en « modernité ». Quant à la révolution que Nizan célébrait à l’Est et invitait à l’Ouest, on nous a assez détaillé toutes ses conséquences funestes pour espérer nous avoir découragé de remettre en cause un système que seule désormais sa pérennité légitime. Est-il donc toujours concevable de lire Les chiens de garde et de conclure ce que Sartre écrivait en 1960 à propos de Nizan : D’année en année, son hibernation l’a rajeuni ? ».

Voici maintenant un extrait tiré des dernières pages de l’essai pour susciter votre intérêt critique :

« On entend dire d’un homme : il est bon à se tourner les pouces, il ne sait rien faire de ses dix doigts. Voici ce qu’il faut dire du clerc : il est bon à tourner sa logique, il ne sait rien faire de son entendement. Ces pensées ouvrières nous mèneront. La fidélité à l’esprit n’est que le masque de la fidélité à la bourgeoisie, de l’infidélité aux hommes : cet abandon, ce reniement des hommes sont la véritable trahison des clercs autour de quoi les philosophes fantômes échangèrent tant de coups fantômes.
Il est également possible de trahir les devoirs honorables de l’esprit pour embrasser le parti terrestre des hommes. Cette nouvelle sorte de fidélité comporte la trahison à l’égard de la classe qui les asservit, des intérêts qui les écrasent.
La culture de l’intelligence est une arme. La question est de savoir si les bourgeois mettront cette arme dans un coin où elle rouillera, ou bien si elle sera reprise et maniée. Dans les universités, dans les écoles, dans les lycées, des jeunes gens sont en train d’apprendre le maniement académique de cette arme : ne feront-ils point un autre usage de cette connaissance ? À l’heure où la civilisation de leurs pères est exposée au danger final, accepteront-ils de la défendre contre les hommes. Ou bien trahiront-ils leurs pères ? Ils sont en position de subir les effets de la révolution de la honte, au travers de laquelle s’opère l’entente de ceux qui pensent et de ceux qui souffrent. Ils sont en position d’abandonner le monde de leurs pères à la décrépitude qui l’atteint, d’accélérer sa mort.
(…)
Les philosophes d’aujourd’hui rougissent encore d’avouer qu’ils ont trahi les hommes pour la bourgeoisie. Si nous trahissons la bourgeoisie pour les hommes, ne rougissons pas d’avouer que nous sommes des traitres ».

Paul Nizan
Les chiens de garde
Editions Agone

(*Propagande : action systématique exercée sur l’opinion publique pour l’amener à accepter certaines idées ou doctrines).